Article 1 – L’héritage de Lucien Bouchard et les choix politiques des années 90
La crise du système de santé québécois que nous vivons aujourd’hui ne s’est pas construite en un jour. Elle est le fruit d’une trajectoire politique et budgétaire initiée il y a plus de 25 ans, sous le gouvernement de Lucien Bouchard (1996‑2001). À cette époque, confronté à un déficit budgétaire important, le gouvernement a fait des choix structurants qui ont durablement transformé l’organisation, le financement et la culture même du système de soins.
📉 1. Priorité au déficit zéro : une stratégie qui transforme le système
Peu après sa prise de pouvoir en 1996, Lucien Bouchard positionne l’atteinte du déficit budgétaire zéro comme principal objectif politique du gouvernement, au nom de la rigueur fiscale et de la santé économique de la province. Cette orientation provient notamment de la Conférence sur le devenir social et économique du Québec de 1996, où syndicats, gouvernement et grandes entreprises s’accordent sur l’importance d’éliminer le déficit avant 2000 – un accord adopté malgré les conséquences sociales qu’il impliquait.
La loi sur l’élimination du déficit et l’équilibre budgétaire qui en découle pousse le gouvernement à réduire drastiquement les dépenses publiques. Le secteur de la santé, en tant que poste majeur du budget, devient un cible prioritaire des compressions.
🏥 2. Réduction des lits, du personnel et services cliniques
Pour atteindre cet objectif, le gouvernement met en place plusieurs mesures dans les années 1996‑1999 :
🔹 Coupes budgétaires substantielles
Des coupures importantes affectent le financement des hôpitaux et des services de soins directs. Des départs à la retraite anticipée sont encouragés dans le réseau de la santé, ce qui mène à la suppression de postes — notamment dans les infirmières et le personnel soignant.
🔹 Fermetures d’établissements
Des hôpitaux, centres de soins et établissements de réadaptation ferment leurs portes ou sont restructurés dans une logique de réduction des coûts.
🔹 Pression sur le personnel soignant
Les compressions ont un impact direct sur les conditions de travail, la charge de travail et les salaires. Cela provoque une vague de grèves et de protestations, le plus emblématique étant la grève des infirmières de 1999, lorsque près de 47 500 infirmières ont manifesté contre les austérités imposées à leur réseau, dénonçant les réductions d’effectifs et la détérioration des services.
Ce mouvement syndical marque l’ampleur de la crise : non seulement le personnel se retrouve en première ligne d’un réseau affaibli, mais il remet en cause le modèle même de gestion axé sur l’austérité.
💊 3. Substitution du soin par le médicament
Pendant cette période, le gouvernement instaure en 1997 un régime public d’assurance‑médicaments pour tous les résidents du Québec. Cette réforme, bien qu’importante sur le plan de l’accessibilité, marque aussi un tournant dans la façon dont le système de santé fonctionne :
- Le médicament devient un outil central dans la prise en charge, souvent utilisé pour pallier le manque d’accès à des services cliniques ou à des soins de première ligne.
- Cela contribue à déplacer l’attention du soin global (prévention, suivi, équipe clinique) vers une logique où la prescription pharmaceutique devient le premier réflexe.
- Le financement des médicaments augmente rapidement : dans les premiers années du régime, les coûts passent de 518 M$ à plus de 1,2 G$ pour la RAMQ en raison de l’extension de la couverture.
- Si cette politique a amélioré l’accès aux médicaments pour tous, elle a aussi renforcé une dépendance croissante aux traitements pharmacologiques, souvent sans amélioration équivalente des services de soins directs.
💼 4. Profit privé pharmaceutique et marché garanti
Le choix de faire du médicament un élément central de l’offre de soins du système québécois a eu des implications économiques profondes :
- En garantissant un marché public pour les prescriptions, l’État a créé un flux financier stable vers le secteur privé pharmaceutique et les pharmacies.
- Contrairement aux hôpitaux ou aux services de soins à domicile, qui requièrent des investissements humains et infrastructurels, les médicaments s’achètent et se remboursent de manière standardisée, offrant ainsi une sécurité de revenu pour le privé.
- Cette combinaison d’un financement public assuré et de prescriptions massives a contribué à une croissance soutenue du secteur pharmaceutique privé, tout en affaiblissant la pression pour renforcer le réseau de soins directs.
📊 5. Une crise structurale, pas un accident
Aujourd’hui, la pénurie de médecins de famille, l’allongement des listes d’attente, la surcharge des urgences et l’épuisement du personnel soignant sont devenus des phénomènes quotidiens dans les hôpitaux québécois. Ces problèmes trouvent en bonne partie leurs racines dans des décisions politiques structurantes prises dans les années 90 :
- Priorité à l’équilibre budgétaire plutôt qu’à la capacité des services ;
- Réduction du personnel et des établissements ;
- Positionnement du médicament comme substitut principal du soin ;
- Renforcement d’un marché privé pharmaceutique soutenu par des flux publics.
Ce n’est donc pas une crise fortuite : c’est le résultat d’un choix politique conscient, imposé au nom de la rigueur fiscale, qui a transformé à jamais le rapport entre le public, le soin et la santé.
📌 Conclusion
La crise actuelle du système de santé québécois ne tombe pas du ciel : elle est l’héritage d’une époque où la recherche d’un déficit zéro a pris le pas sur l’investissement dans les soins. En comprimant budgets, personnel et services, et en substituant de plus en plus les traitements par des prescriptions pharmaceutiques, le gouvernement Bouchard a contribué à fragiliser durablement le réseau public. Comprendre cette histoire — que nous explorons dans les prochains articles — est indispensable pour imaginer une stratégie de réforme qui remette le soin au centre du système et non la pilule.
🗓️ Frise chronologique – L’héritage de Lucien Bouchard sur la santé (1996‑2000)
| Année | Événement clé | Impact sur le système de santé |
|---|---|---|
| 1996 | Lucien Bouchard devient Premier ministre du Québec | Début d’un programme d’austérité et priorité au déficit zéro |
| 1996 | Conférence sur le devenir social et économique | Accord sur l’équilibre budgétaire → compressions dans le secteur public |
| 1996‑1997 | Premières réductions de budget pour les hôpitaux et CLSC | Suppression de postes, diminution des ressources humaines |
| 1997 | Mise en place du régime public d’assurance-médicaments | Substitution progressive des soins directs par la pilule; marché garanti pour le privé pharmaceutique |
| 1998 | Fermeture et regroupement d’hôpitaux | Réduction de la capacité hospitalière, hausse de la charge pour le personnel restant |
| 1999 | Grève massive des infirmières (47 500 participantes) | Protestation contre surcharge, coupures de postes et conditions de travail dégradées |
| 1999‑2000 | Augmentation des prescriptions et dépendance aux médicaments | Début d’une culture où “soin = pilule”, fragilisation du suivi et de la prévention |
| 2000 | Bilan de fin de décennie | Hôpitaux sous pression, pénurie de personnel, système affaibli mais marché pharmaceutique en expansion |
💡 Points clés à retenir
- La priorité au déficit zéro a dicté toutes les décisions, au détriment du soin.
- Les coupes de personnel et la fermeture d’hôpitaux ont fragilisé le système public.
- La substitution du soin par le médicament a créé une dépendance structurelle et culturelle.
- Le marché privé pharmaceutique a bénéficié de ce choix, financé par les contribuables.
🔗 Article 2 : La montée de la dépendance aux médicaments
Comprendre l’héritage de Lucien Bouchard et les choix politiques des années 90 nous montre que la crise actuelle n’est pas un accident. Mais ces décisions n’ont pas seulement affaibli les hôpitaux et réduit le personnel : elles ont créé un système où la pilule est devenue le symbole du soin, façonnant durablement la perception des patients et la culture médicale.
C’est cette dépendance structurelle et culturelle aux médicaments — ce réflexe de penser qu’un problème de santé se résout par une prescription — qui constitue le cœur du prochain article. Nous explorerons comment la pilule a remplacé le suivi et la prévention, et pourquoi cette mentalité persiste encore aujourd’hui, bloquant l’accès à de vrais soins et renforçant la fragilité du système public.
“Si l’héritage des années 90 nous a donné la crise, il a aussi semé les graines d’une dépendance culturelle aux médicaments : dans le prochain article, nous verrons comment cette dépendance s’est installée et pourquoi elle perdure.”
📌 Ce que vous découvrirez dans les 5 articles de cette série
- Intro : De Lucien Bouchard à aujourd’hui : comprendre la crise de santé au Québec
- Article 1 : L’héritage de Lucien Bouchard et les choix politiques des années 90 : Comment les décisions budgétaires ont privilégié le médicament au détriment des soins et créé le terrain de la crise actuelle.
- Article 2 : La montée de la dépendance aux médicaments : Pourquoi la pilule est devenue le critère de compétence du médecin et comment cette dépendance s’est installée dans le système.
- Article 3 : La mentalité actuelle des patients : Comment les habitudes sociales et culturelles renforcent la dépendance aux médicaments, rendant la prévention et le suivi réels difficiles.
- Article 4 : Comparatif financier : médicament vs soin : En argent, ce que coûtent les pilules chaque année et ce qui aurait pu être investi dans les soins directs, la prévention et le suivi.
- Article 5 : Solutions pour rééquilibrer le système : Ce que l’État pourrait faire aujourd’hui pour remettre le soin au centre, réduire la dépendance aux médicaments et reconstruire un système de santé résilient et humain.
- Conclusion : Qui est vraiment responsable de la crise de santé au Québec ?
💪 Rejoignez la lutte pour nos droits
Si vous lisez ceci, c’est que vous refusez d’accepter l’inacceptable.
Vous n’êtes pas seul(e).
Des milliers d’orphelins vivent la même réalité — et ensemble, nous pouvons transformer notre indignation en force collective.
Abonnez-vous ! Maintenant !!
« Les Orphelins Abandonnés du Système de Santé du Québec »
Page Facebook :
👉Page – L’OASSQ – Les Orphelins Abandonnés du Système de Santé du Québec
Groupe Facebook :
👉Groupe – L’OASSQ – Les Orphelins Abandonnés du Système de Santé du Québec
Sources
Régime public d’assurance médicaments
Vincent Lemieux – Les politiques publiques et les alliances d’acteurs (UQAM)
Régie de l’assurance maladie du Québec – Historique
PubMed Central – Public/Private Partnerships for Prescription Drug Coverage
Santé Québec : un pas de plus vers la privatisation
Gouvernance et réformes du système de santé au Québec – MSSS (Studocu)
Système de santé au Québec


